page précédente (c'était du Victor Hugo) jeudi 29 décembre 2016 retour au menu
Et pendant ce temps là...Le temps passe.
(entendu à la télévision)
ou : rester sous-tension

Ce sont les émotions, les découvertes, qui me resteront sans doute de l'année qui se termine. Pour faire le djeun(e) ou parler le djeun's je pourrais dire mon best of 2016.
Ils sont liés à des lectures, spectacles, expositions, rencontres et hasards.
Ils sont ma récompense du prix payé à survivre aux peines, aux disparitions douloureuses, à tout ce que le monde apporte quotidiennement de malheur(s), misère(s), conflits, guerres, images épouvantables avec lesquelles nous devons vivre, un prix cher payé parfois par de la souffrance, du mal-être, et qui parfois envahissent nos rêves et les font virer au cauchemar. Ce qui peut aussi nous faire perdre l'espoir, le plaisir d'être vivant. Ce qui peut aussi donner la tentation de baisser les bras, et de perdre toute vigilance et résistance.
Mais ces émotions-là sont pour moi la récompense. Elles me donnent l'énergie nécessaire pour accepter le quotidien, ses tâches et obligations parfois insipides, les coups de blues imprévus et inexplicables, les déceptions, les désillusions...
J'ai la chance que l'Amour que j'ai et partage avec quelques proches (enfants, compagne, et rares amis qui le restent (car le vent les emporte disait Villon), et l'Art fassent que je tourne la tête vers le Haut et donnent finalement un sens à ma vie, et font que je reste heureux d'être vivant.
Malgré tout et encore.

7 Janvier 2016 : exposition Les livres de Anselm Kiefer à la BN.

31 Janvier 2016 : Anselm Kiefer au Centre Pompidou, dont certains tableaux me hantent encore, et qui ont sans doute influencé inconsciemment une grosse partie de mes lectures cette année (Paul Celan, Ingeborg Bachmann, Ossip Mandelstam, Imre Kertész, non seulement leurs oeuvres mais les études qui les concernent)
Pour Paul Celan : Aschenblume
Fleur de cendre
Pour Paul Celan : Halme de Nacht
Epis de la nuit
Die Orden des Nacht
Les cendres de la nuit

31 janvier 2016 : Richard III, Shakespeare, mise en scène Thomas Jolly.
13 février 2016 : Tartuffe, mise en scène Luc Bondy, théâtre Bertier (Odéon).
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25 mars 2016 : Phèdre(s) de Wajdi Mouawad / Sarah Kane / J.M. Coetzee mise en scène Krzysztof Warlikowski, avec Isabelle Huppert...
Spectacle qui m'a suffisamment touché pour qu'il me fasse lire les pièces de Sarah Kane (publiées chez l'Arche) et d'enchaîner sur toute l'oeuvre de Coetzee (pour ceux qui veulent y aller voir je conseille de commencer par Disgrâce chez Le Seuil ).

14 avril 2016 : découverte et visite de la fondation Vuiton avec une exposition d'artistes chinois.
Des surprises et beaucoup de bonnes.
Il ne faut pas croire tout ce que l'on raconte : même très riches, Bernard Arnault et François Pinault n'achètent pas tout ni n'importe quoi !

23 avril 2016 : exposition Paul Klee au Centre Pompidou
Rien d'exceptionnel en soi à part le nombre d'oeuvres rassemblées ici, et la rareté des expositions de Klee de telle envergure, mais surtout l'occasion unique de voir dans sa vie "en vrai" la célèbre aquarelle Angelus novus qu'a laissé sortir exceptionnellement le musée d'Israel à Jérusalem.
Oeuvre emblématique pour qui a lu Walter Benjamin.
« Il existe un tableau de Klee qui s'intitule Angelus novus. Il représente un ange qui semble avoir dessein de s'éloigner de ce à quoi son regard semble rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l'aspect que doit avoir nécessairement l'ange de l'histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suite d'événements, il ne voit qu'une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d'amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s'attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s'est prise dans ses ailes, si forte que l'ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l'avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu'au ciel devant lui s'accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. » (Walter Benjamin Sur le concept d’histoire IX. Œuvres III. Traduction Maurice de Gandillac. Folio Essais page 434)


24 juillet 2016 : exposition exceptionnelle de Jean-Pierre Pincemin faite essentiellement grâce aux prêts des collectionneurs privés, dans plusieurs endroits de la ville de Sens.
Hommage tardif mais nécessaire et mérité pour ce grand artiste qui peu à peu trouve sa place parmi les plus grands. Je suis toujours triste de sa mort en 2005.
À lire absolument ce livre formidable de Maryline Desbiolles, où l'on rentre dans l'univers de ce peintre autodidacte, " figure majeure du mouvement Support-Surface, ours généreux qui aura vécu son art dans une exigence révolutionnaire, défiant les conformismes et faisant le pied-de-nez à toute forme de récupération." et qui ne s'est jamais laissé domestiquer. Une vie de peintre mais aussi une vie d'un homme atteint d'artérite, maladie inexorable qui entraîne la gangrène des extrémités des membres.
Le double destin de Jean-Pierre Pincemin, sans qu'il ne soit nommé dans le livre,
ou : comment un tourneur dans l'industrie mécanique de précision devient un peintre et sculpteur majeur du XXè siècle,
ou : une de mes grandes émotions partagées avec Béatrice cette année 2016.

16 août 2016 : "Les traces d'un parcours", une grande rétrospective consacrée à Ernest Pignon-Ernest, au MAMAC de Nice.
Tout simplement époustouflant, n'ai pas les mots pour dire ce que cela m'a fait, ni la grandeur et la force du travail de ce grand artiste.




17 août 2016 : toujours Ernest Pignon Ernest pour son exposition/installation éblouissante " Extases " dans l’église abbatiale de Saint-Pons à Nice.
Des feuilles de papier grand format aux courbes et contre-courbes reçoivent les portraits de grandes mystiques chrétiennes qui semblent léviter au-dessus d’un miroir d’eau aux reflets vertigineux.
On reste sidéré devant les corps torturés de ces femmes jugées folles ou hystériques, habitées par un amour de Dieu très charnel, troublé par un " ardent désir de transcendance et de désincarnation ".
Inspirés par des écrits de ces grands mystiques, bourrés de références au Bernin, Caravage, Nerval, Claude Louis-Combet et bien d'autres... ces dessins nous pénètrent aux profondeurs...
Difficile de ne pas en rester profondément marqué.




19 août 2016 : rétrospective Françis Bacon, exceptionnelle et aussi rare qu'unique, au Forum Grimaldi à Monaco.


Ai lu peu après la version définitive et complète des entretiens (introduction et traduction de Michel Leiris) que Bacon avait accordé à David Sylvester entre 1982 et 1986, ainsi que l'excellent livre du même (pas cher vu son poids, sa qualité iconographique et une vue complète sur la vie et l'oeuvre du peintre) et celui de Deleuze.
Une de mes plus grandes émotions (mais qui n'était pas liée à une découverte puisque Bacon est avec Velasquez un de mes peintres préférés depuis très longtemps).
N'empêche que devant les toiles le choc est toujours aussi " effrayant ".

23 août 2016 : Les origines (1961-1966) Bernar Venet, espace de l'art concret, Mouans Sarthoux.
Une exposition qui prouve une ligne de conduite personnelle, minimale et conceptuelle et ses premiers travaux que je ne connaissais pas et forts impressionnants, en particulier tout son travail au charbon et ses reliefs cartons de 1963,(recouverts au pistolet de peinture glycérophtalique) la première fois réunis ici. Très belles peintures aussi au bitume et à la laque industrielle.
Très impressionnant de voir la base de son oeuvre, lui dont les sculptures monumentales sont aujourd'hui mondialement connues.
Une grande surprise car aussi découverte.

24 août 2016 : une grande exposition pas bidon du tout des travaux de Christo à la fondation Maeght de Saint-Paul-de-Vence.

Le même jour, une très belle exposition des derniers travaux de Gérard Traquandi (peintre que j'ai découvert au Centre d'art du Crestet en 1997, dont je suis le travail depuis et que je considère comme un des grands aujourd'hui) à la galerie Catherine Issert de Saint-Paul-de-Vence.
Comme toujours avec Traquandi on est dans la rigueur, la puissance de la couleur et la légèreté, le peu de matière, le rapport à la nature (son travail photographique est toujours associé à sa recherche ) et la confrontation à la grande histoire de la peinture.
Très difficile de reproduire son travail, surtout sur un écran d'ordinateur. Je ne tente même pas une vue photographique de l'exposition. La peinture de Traquandi ne peut se rencontrer que dans un face à face, tant " l'économie de moyens se met au service d'une expression sensuelle du monde. "

Année 2016 où j'ai aussi beaucoup lu, quand je dis beaucoup je veux dire plus que les années précédentes. Les lectures me sont de plus en plus utiles à respirer, à alimenter mon plaisir d'apprendre, d'essayer de comprendre, de partager le monde, et surtout à avoir d'autres points de vue que le mien... Je n'ai pas le temps ni la place de citer tous les livres qui m'ont nourri cette année, j'en ai cité quelques-uns...
J'observe une prédominance de relectures (finales ?) ou lectures d'oeuvres "classiques" que je n'avais jamais lues en entier (comme les Pensées de Pascal), un retour en force de la Poésie (j'ai déjà cité Paul Celan et quelques-autres, mais il y eu aussi Reverdy, Ponge, Michaux, Emaz,...), une prédominance des essais, des parcours (biographies de Hölderlin, Philip K.Dick, O.Mandelstam, Saint-Pol-Roux...), de certaines histoires (de l'Art ou de la Littérature...), et certains contemporains auxquels je reste fidèle (P.Bergounioux, F.Bon, J. Ferrari, P.Quignard, A.Emaz... Ils sont une bonne quinzaine).

L'année 2016 sera aussi pour moi la reprise de mon activité de peinture et de collage... mais c'est une autre histoire dont je ne parlerai pas aujourd'hui même si elle est redevenue vitale demandant temps, solitude, (auto)critique... Quand on a trop d'images dans sa tête il est difficile de les oublier et d'atteindre ce que l'on a au fond de soi.

Je souhaite à tous bien sûr une bonne année 2017... avec une pensée particulière pour tous ceux qui galèrent ou en ont l'impression en espérant qu'ils resteront debout, ne capituleront pas. Pour le dire autrement : qu'ils resteront sous-tension.

"Ce monde est sale de bêtise, d'injustice et de violence ; à mon avis, le poète ne doit pas répondre par une salve de rêves ou un enchantement de langue ; il n'y a pas à oublier, fuir ou se divertir. Il faut être avec ceux qui se taisent ou qui sont réduits au silence. J'écris donc à partir de ce qui reste vivant dans la défaite et le futur comme fermé. S’il n’est pas facile d’écrire sans illusion, il serait encore moins simple de cesser et supporter en silence. Donc..."
(Antoine Emaz- Entretien, scherzo 12-13))