jour précédent Dimanche 28 février 2010 jour suivant retour au menu
Pour en finir avec Personnes (Boltanski 5)
où je continue de parler de Boltanski, de sa dernière exposition au Grand Palais, de Kafka, de l'artiste indien Gupta, mais aussi où je me pose certaines questions sur la manière dont chacun reçoit une œuvre d'art... sur la manière dont fonctionne notre cerveau, de l'alphabet de nos obsessions, de cette mise en salle comme d'un cercle de l'Enfer de la Divine Comédie de Dante...

Je comprends très bien ceux qui ont été déçus ou qui n'ont pas apprécié le travail proposé au Grand palais.

sans parler des Suisses morts (1989) ou du lac de la mort (exposé à Nagoya en 1990)...
et tout ce qu'il a fait d'autre avec des boites !
"Pourquoi payer des assurances astronomiques pour des boîtes de biscuits, qui arrivent enveloppées dans du papier de soie ? Pourquoi obliger les manutentionnaires à mettre des gants alors que je me fous de ces boîtes de biscuits ? Je n’ai même plus de lien personnel avec elles : au début, je pissais dessus pour les rouiller, mais n’importe qui peut les rouiller pour moi."
C'est vrai. En tas, par terre, dans des casiers (Réserve du musée des enfants, 1989), dans des églises (St Eustache, La semaine sainte, 1994), accrochés sur des murs (Réserve, Canada, 1988 à Grenoble), à apporter, à remporter, l'utilisation des vêtements par Boltanski n'est pas nouvelle et elle a été mille fois commentée aussi bien par la critique que par lui même :
"Le vêtements sont apparus dans mon travail comme une chose évidente, j'ai établi une relation entre vêtement, photographie et corps mort. Mon travail porte toujours sur la relation entre le nombre et l'individu : chacun est unique, et en même temps le nombre est gigantesque. Les vêtements sont une façon pour moi de représenter beaucoup, beaucoup de gens." (La vie impossible de Christian Boltanski, déjà cité, p.176, 177.)
(C'est fou, entre nous, comment une accumulation à grande échelle peut produire une telle sensation de vacuité, "un charnier sans personne")
...
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"Pour Christian Boltanski, comme portrait, un vêtement usagé est une trace qui renvoie à un sujet absent, à une vie passée. Objet éphémère qui forge notre mémoire affective et donc notre singularité, il représente la fragilité de la vie, l'inconscient et la mort, thèmes récurrents dans l'œuvre de Boltanski". (site de la Monumenta 2010)
On l'a bien compris maintenant, mais depuis un mois, la vision de Personnes au Grand Palais qu'ont eu certains critiques ou des amis comme Pdj, ou de cet autre qui m'a dit : "Je n'y suis pas allé, c'est encore un truc sur la Shoah!" m'interrogent. Pourquoi je n'ai pas pensé à la Shoah quand j'étais dans le Grand Palais, et qu'à mon avis, ce n'est pas du tout le sujet ni le propos de cette exposition ?
Boltanski raconte : "Quand j'ai fait la première pièce dans mon atelier, honnêtement, je ne crois pas que j'ai pensé aux vêtements de la Shoah. Pourtant, c'est une chose évidente, mais je ne pense pas avoir eu cette idée au départ." (p.177)
C'est clair, mais comme il ajoute : "J'y ai pensé assez vite, et la pièce Canada y fait référence par son titre, qui a un double sens : l'œuvre a été créée au Canada, mais "Canada" est aussi le nom que l'on donnait dans les camps au lieu où l'on mettait tout ce qui était volé aux déportés. Les déportés l'appelaient comme ça parce que avant la guerre le canada était considéré comme le lieu du bonheur et de la richesse, et que, dans le camp, ce lieu était celui où étaient entassés les richesses." (p.177)
Comment en effet ne pas associer l'œuvre de Boltanski avec l'histoire du "Kanada" des camps et entre autres, les images si effrayantes prises à la libération en 1945 du camp de Birkenau ?
Bien sûr cela avait à l'époque impressionné le public et les critiques. Et cela colle à la peau de Boltanski aujourd'hui, définitivement.
Cela pose pour moi la question de qui peut décider de la mémoire individuelle, des images qui peuplent nos têtes et des associations qui s'y créent.
Par exemple je ne peux personnellement m'empêcher d'associer à God hungry (Dieu affamé) œuvre de l'indien Subdoh Gupta installée en 2006 dans l'église (désacralisée) de Sainte-Marie-Madeleine de Lille (interdite de voir et de photographier depuis, et dont la municipalité ne sait pas quoi faire !) à une autre image du "kanada" de Birkenau.
Et pourtant, et Alors ?
Y a-t-il une vérité de l'œuvre d'art en dehors de celui qui la regarde ?
L'artiste face à son public ne peut-il faire autre chose qu'espérer ou préférer une réaction, une interprétation plutôt qu'une autre, ou comme c'est le cas ici à mon avis, proposer un service de guidage, Boltanski sorte de Virgile moderne ?
L'œuvre d'art en général n'est-elle autre chose qu'un miroir (de ce qui s'y reflète)?
Mon dieu affamé de Gupta est sans doute à mille lieux de son intention consciente, lui qui travaille surtout sur les icônes de la culture indienne et qui pour cette pièce pensait surtout au tsunami de 2004. Mais qui peut maîtriser les correspondances qui se font dans chacun de nos cerveaux bourrés de références accumulées au cours de notre histoire ?
Il n'y a pas plus de vérité dans une œuvre d'art que dans la réalité.
Kafka a raison, tout ne dépend que de "la hache qui brise la mer de glace qui est en nous.".
- Boltanski travaille une partition avec quelques notes qu'il a mises au point au fil de sa carrière (les photos, les boites, les vêtements, les lumières (et donc les ombres)). C'est son alphabet, et cela ne me gêne pas qu'il l'utilise ici une fois de plus. Pour moi cette exposition est aussi originale et intéressante qu'un nouveau livre pour un écrivain, qu'un nouveau film pour un réalisateur... (pense-t-on à leur reprocher d'utiliser toujours des mots et des phrases, des images et de sons ?). Un artiste ne fait-il pas que tourner en rond toute sa vie, avec les quelques obsessions qui le taraudent ?... Chez Boltanski ce sont la mémoire, la mort, le hasard, le destin, l'assurance de la fin.
Le code génétique universel, (à la base de toutes les formes vivantes connues, passées présentes ou à venir) ne compte-t-il pas que 4 "lettres" (les fameuses A-T-G-C) largement suffisantes depuis 3 milliards d'années pour avoir engendré tout ce que l'on connaît ?
- Il est vrai que dans cette installation au Grand-Palais, Boltanski a utilisé ses notes habituelles (bien que le grappin "main de dieu" soit une nouveauté) mais pour proposer une expérience nouvelle en soi et à mes yeux. A mon avis la Shoah n'en est pas le sujet, ici potentielle et rappel d'un autre cercle de l'Enfer, de la même manière que tout travail inclue celui qui l'a précédé.
Comme déclare Boltanski : "L'art consiste uniquement à poser des questions, à donner des émotions, sans avoir de réponse." et "Dans ce cadre, le jugement sur l'œuvre, le fait qu'on l'aime ou pas, n'est plus pertinent; il ne s'agit que d'éprouver et d'être imprégné."
Il parle de cadre, il aurait pu dire : "Dans ce cercle..."
Mon interprétation n'est que celle de l'expérience que j'ai vécue. Je n'ai pas pensé, en déambulant à l'intérieur à un camp de concentration ni spécialement ni particulièrement à la Shoah. Je n'ai donc pas éprouvé la déception de PdJ et j'ai pensé que l'autre ami a eu tort de ne pas être allé au Grand Palais.
C'est un peu comme s'il avait refusé d'écouter un morceau de musique parce que "c'était encore un truc fait avec des do, des ré, des mi...". (Il sait pourtant aussi que je pense que la Shoah ne doit jamais servir de prétexte ou de paravent, être mise à profit pour quoique ou qui ce soit, que je critique sévèrement la politique israélienne, et qu'en aucun cas la Shoah ne puisse servir d'alibi à la négation de la Palestine... Bref.)
J'ai parcouru et passé des heures dans ces allées de vêtements, dans le froid et les battements de cœurs, curieux et intrigué, frissonnant parfois, en suis ressorti comme de la visite d'une usine infernale, invité là par un guide, comme d'un chant de la Divine Comédie de Dante.
(à suivre...)